Une histoire tourmentée entre texte et contexte. Depuis le 18e siècle, l'histoire de la rédaction de la Bible est en débat. De nombreuses hypothèses ont vu le jour, et, selon les époques retenues pour la mise en forme des textes, les séquences historiques qu'ils contiennent sont appréciées différemment. De 1880 à 1940, l'archéologie proche-orientale est souvent apparue comme un apport positif, mais le résultat des fouilles de ces vingt cinq dernières années semble bousculer définitivement les origines et le déroulement de l'histoire des peuples de la Bible. Dans cette conférence qui considère l'ensemble du terrain couvert par les récits bibliques, un regard différent est porté sur les découvertes archéologiques.

Lions hittites à Boghazköy/Hattousa (Turquie) et à Aïn Dara (Syrie)

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Résumé de la conférence

L’ARCHÉOLOGIE EN TERRAIN BIBLIQUE

UNE HISTOIRE MOUVEMENTÉE ENTRE TEXTE ET CONTEXTE

Réalisation : Jean-Marie Van Halst

 

LES PREMIERS PAS DE L’ARCHÉOLOGIE

Avant que l’archéologie ne devienne réellement scientifique, les collectionneurs et les antiquaires, les pèlerins et les voyageurs aventureux, les militaires, les ambassadeurs et les consuls puis les linguistes et les épigraphistes ont préparé le “terrain” afin qu’on puisse sérieusement s’intéresser aux anciennes civilisations pour leur histoire, leur mode de vie (urbanisme, ressources, culture etc…). Un intérêt particulier s’est développé pour le Proche-Orient qui, de plus en plus, semblait être à l’origine de nos propres cultures… et, bien entendu, en étroite relation avec les récits bibliques.

LA BIBLE : HISTOIRE SAINTE

Après les récits de création et du déluge, on entre dans ce qui semble être l’histoire d’une famille. D’abord localisée à Our en Basse-Mésopotamie, elle remonte le long des grands fleuves de la région (le Tigre et l’Euphrate) pour s’installer à Harran. C’est là qu’Abraham, le fils aîné, reçoit un appel à quitter “son pays, sa patrie et la maison de son père” (Genèse 12.1). Il se remet donc en route avec sa femme Saraï, son neveu Lot, leurs serviteurs et leurs biens. La Bible attribue l’initiative de cette démarche à Dieu. Ainsi, immédiatement, on se rend compte que bien des éléments de cette aventure échappent à la critique historique moderne !

Arrivé en Canaan (aujourd’hui : Israël et la Palestine), le petit groupe doit faire face à une famine et croit avoir intérêt à se réfugier en Égypte. Situation inconfortable et éphémère qui s’achève par le retour dans les montagnes du centre de Canaan.

Dans les générations suivantes, Jacob, ses douze fils, ses filles et ses belles filles donnent une dimension plus importante au groupe qui devient un clan avec ses terres et ses troupeaux. L’un des fils, Joseph, est emmené en Égypte où, miraculeusement, il parvient au poste de gouverneur auprès du pharaon. Ainsi, le clan “Jacob” trouve asile à l’est du Delta du Nil et, dans la prospérité, se développe considérablement : il devient le “peuple hébreu”.

Mais en raison d’un changement politique, le peuple est mis sous contrôle et soumis aux corvées. Alors, l’espérance et le salut viennent de Moïse, envoyé de Dieu, qui fait sortir le peuple d’Égypte, lui fait traverser le désert du Sinaï et l’amène au bord du Jourdain.

L’ensemble de ce qui vient d’être résumé se trouve écrit dans la Torah, les cinq premiers livres de la Bible qui, traditionnellement, sont attribués à Moïse.

Les événements qui suivent, du livre de Josué jusqu’aux livres des Rois, content l’installation des Hébreux en Canaan, l’unification du peuple sous David et Salomon, l’éclatement en deux royaumes qui connaissent des conflits fratricides, des conflits internationaux avec les égyptiens, les Araméens, les Assyriens, les Babyloniens et l’exil. Les livres suivants nous informent sur le retour partiel au temps de l’Empire perse, la traversée de pénibles épreuves après l’Empire d’Alexandre le Grand, suivies d’une brève période d’autonomie avant de retomber sous le contrôle de l’Empire romain.

CHAMPOLLION : LA BIBLE ET LES HIÉROGLYPHES

C’est à Paris, près de l’Institut, qu’eut lieu l’un des événements majeurs qui permit de percer le secret des civilisations anciennes et d’affronter la question du rapport entre leur histoire et les récits bibliques.

En 1821, Jean-François Champollion s’installe chez son frère, au 28, rue Mazarine. Depuis longtemps, il s’intéresse à la Bible et à l’Égypte. Alors qu’il n’a que 16 ans, il explique un fragment de la Genèse sur le texte hébreu. A 16 ans et demi, il donne lecture à l’Académie des Sciences et des Arts de Grenoble de son Essai de description géographique de l’Égypte avant la conquête de Cambyse. Passant par le copte, il fixe son attention sur l’écriture hiéroglyphique.

Vingt-trois ans plus tôt, sous la conduite de Bonaparte, la campagne d’Égypte avait entraîné la publication de “La description d’Égypte”, une somme exceptionnelle d’informations qui provoqua de nombreuses vocations. Ajoutez à cela un fait divers : près d’Alexandrie, dans la petite ville de Rosette, lors de travaux pour la réfection du Fort-Julien, l’officier du génie Pierre Bouchard découvre une pierre noire remployée dans un mur en cours de démolition ; elle était couverte d’inscriptions ! À Alexandrie, les linguistes de l’expédition peuvent l’examiner. Ils y distinguent trois écritures différentes :

– en haut : un texte hiéroglyphique ;

– au centre : un texte en écriture cursive, le démotique ;

– en bas : un texte en caractères grecs.

Les hellénistes de l’expédition traduisent ce dernier texte. Il s’agit d’un décret en l’honneur de Ptolémée V, daté de 196 av. J.-C. Surtout, ils supposent que c’est le même décret qui est recopié et pourrait ainsi fournir la clé de la mystérieuse écriture des scribes de l’Égypte pharaonique.

Après de nombreuses péripéties, Champollion peut comparer les noms de Ptolémée et de Cléopâtre auxquels s’ajoutent Thoutmès, puis Ramsès sur un cartouche copié et ramené d’Abou-Simbel. Dans un éclair de génie, Champollion découvre la nature à la fois idéographique et phonétique de l’écriture hiéroglyphique. Nous sommes le 14 septembre 1822 !

Le projet d’une expédition en Égypte prend forme. Le 18 août 1828, la mission franco-toscane débarque à Alexandrie, passe assez rapidement à Memphis, à Sakkara et sur le plateau de Giza. C’est à partir d’Abydos que Champollion savoure les chefs-d’œuvre de l’architecture de l’Égypte pharaonique. L’arrivée à Thèbes est le moment le plus solennel ; le temple de Karnak soulève son enthousiasme. Il écrit à son frère : “Nous ne sommes en Europe que des Lilliputiens et aucun peuple ancien ni moderne n’a conçu l’art de l’architecture sur une échelle aussi sublime.”

Bientôt, en examinant les textes qui remplissent les murs des temples, il pourra affirmer “qu’il n’y a rien à changer dans son alphabet des hiéroglyphes”. Petit à petit, Champollion reconstitue le panthéon des égyptiens et s’enfonce dans la vertigineuse chronologie. Il s’intéresse particulièrement à la XVIIIe dynastie qu’il côtoie dans les tombes de la Vallée des Rois et sur les pylônes de Karnak. Thoutmès ou Thoutmosis III (dont le nom avait été décisif pour le décryptage) lui apparaît comme un grand conquérant menant de multiples campagnes dans des régions bien connues de la Bible. Mieux que cela, sur un mur périphérique de la première grande cour du temple, il découvre, sur le même modèle que les victoires de Thoutmosis, celles du premier pharaon de la XXIIe dynastie, un certain Sheshonq, qu’il peut associer au Shishak dont la Bible nous raconte l’expédition en Juda et en Israël peu après la mort de Salomon (2 Chroniques 12). Champollion croit même reconnaître le nom de quelques cités de Canaan ! Pour la première fois, il est possible de lire, sur le tas, une source historique, extrabiblique, qui relate un événement dont la Bible donne sa version.

En longeant le même mur, on parvient à une partie plus ancienne qui enserre la fameuse salle hypostyle. Là, Champollion reconnaît “son” Ramsès, lui aussi vainqueur lors d’une campagne “asiatique” contre un peuple, dont il ne peut définir l’identité et avec lequel le pharaon établit un traité de paix.

Le 3 janvier 1829, au soleil levant, la dahabieh s’amarre, pour deux semaines, face aux quatre colosses du grand temple d’Abou-Simbel. Voici le déchiffreur face à la plus impressionnante image qu’on puisse avoir du pharaon. C’est au prix de travaux de déblaiement et d’efforts physiques importants que l’équipe peut enfin pénétrer dans ce monument exceptionnel. Pour Champollion et ses collaborateurs, l’essentiel est de relever les inscriptions des bas-reliefs. On y retrouve toute la symbolique du pharaon victorieux sur les ennemis du Sud, les Nubiens, et du Nord, les “Asiatiques”, ou encore sur les Lybiens à l’Ouest et les Shasou du Sinaï. Ramsès ne peut revenir qu’en triomphateur ! Pourtant, le mur nord de la grande salle présente une bataille en Syrie où le déroulement des événements semble plus complexe. L’ennemi parvient même à menacer le camp de Ramsès. Par miracle, le pharaon sort victorieux : propagande ou réalité ? Cet ennemi puissant et mystérieux serait le même que celui entrevu sur un mur de Karnak.

À l’extérieur du grand temple, une stèle apporte un élément nouveau : pour sceller la paix avec cette nation menaçante, Ramsès épouse une princesse étrangère, elle est accompagnée de son père, le roi du pays de “KHETA”. Il faudra attendre un peu pour que cette affaire soit totalement décryptée.

Points repères

Champollion était linguiste. Il donna naissance à l’égyptologie et posa les prémices de l’archéologie qui cherche à mettre en valeur une ancienne civilisation et à sauver ses données historiques et chronologiques.

Il put déchiffrer pour la première fois le nom “Ramsès” qui avait été transmis infailliblement par la Bible (même s’il ne s’agit pas du pharaon dans le texte biblique cf. Genèse 47.11 ; Exode 1.11 ; 12.37).

À Karnak, il comprit qu’un mur entier était dédié à la campagne “asiatique” du pharaon Sheshonq et crut reconnaître des noms de cités anciennes de Juda et d’Israël.

Enfin, son voyage l’amena à remonter les dynasties de l’ancienne Égypte et à dépasser les limites jusqu’alors autorisées par l’église, car, dans cette première moitié du XIXe siècle, l’histoire antique se résumait à Rome et à la Grèce classique. Tout ce qui avait pu précéder s’expliquait uniquement par la Bible.

Mais n’abandonnons pas la piste du peuple mystérieux découvert sur les murs de Karnak et d’Abou-Simbel.

À LA RECHERCHE D’UN PEUPLE PERDU

En 1833, Charles Texier traverse le Bosphore et s’engage dans un long périple au Levant. En Anatolie, à cent soixante kilomètres à l’est d’Ankara, près du village de Boghazköy, il découvre des fortifications d’une ampleur extraordinaire et, tout à côté, un sanctuaire rupestre d’un genre particulier que les Turcs appellent Yazilikaya, “rocher inscrit”. Des sites dont on ignore qui en furent les fondateurs.

Vingt-huit ans plus tard, reprenant les routes de Charles Texier, Georges Perrot découvre à son tour les fortifications et le temple rupestre près de Boghazköy. Il en ramènera les premières photographies. Il faut attendre 1882 et l’Allemand Carl Humann, pour que soient réalisés les premiers plans des ruines, et 1883-1884 pour que la mission française d’Ernest Chantre découvre les premières tablettes in-situ.

En réalité, c’est au début du XXe siècle que des fouilles systématiques, dirigées par l’Allemand Hugo Winckler, furent récompensées. Dans des entrepôts ruinés et calcinés, les chercheurs découvrirent plus de 10000 tablettes durcies par le feu, dont l’écriture cunéiforme était encore bien apparente. Une dizaine d’années plus tard, le Tchèque Bedrich Hrozny parvint à décrypter cette langue différente de ce qui était connu dans la région. Mais un lot important de ces tablettes étant rédigé en akkadien, les archéologues et les épigraphistes ont pu rapidement confirmer la découverte de l’ancienne capitale de l’Empire hittite, Hattousa, le pays de Khéta de Champollion, ou les Héthiens de la Bible.

LES HITTITES

La reconstitution de l’histoire de ce peuple, disparu dans les affres de l’histoire depuis 2700 ans, devint possible. À l’origine, le Hatti, une civilisation raffinée, est infiltrée, dès 2300 avant notre ère, d’Indo-Européens venus du Caucase par vagues successives. Une symbiose s’opère entre les autochtones et les nouveaux arrivants ; c’est à partir de ce moment que s’applique le terme hittite, un nom dérivé des autochtones, mais le langage des Indo-Européens s’impose. Le développement du royaume puis de l’Empire des Hittites, dont l’un des principaux artisans fut le roi Souppilouliouma, vers 1380 av. J.-C., s’aperçoit dans les ruines visibles de Boghazköy. L’enceinte de la ville mesurait environ six kilomètres de pourtour et enserrait une cité de 167 ha qui devait compter entre 30000 et 40000 habitants. La muraille était percée de plusieurs portes dont les principales (porte des Lions, porte du Prince…) sont sculptées de reliefs destinés à impressionner le visiteur ou à éloigner les influences maléfiques.

C’est dans cette glorieuse période que les Hittites contrôlaient un immense territoire, jusqu’en Syrie, ce qui inquiétait sérieusement l’Égypte qui était déjà intervenue sous Thoutmosis III et Séthi 1er. Ramsès II dut venir combattre Mouwatalli et sa puissante armée à Qadesh, aujourd’hui Tell Nebi Mend, sur les rives de l’Oronte.

Ramsès a donc fait reproduire de nombreux épisodes de cette bataille sur les parois des temples d’Abou-Simbel, de Karnak, également de Louxor, de Derr, d’Abydos ou au Ramesseum. Bien qu’il s’en désigne victorieux, dans la mesure où Mouwatalli conserva Qadesh, on peut considérer que cette bataille fut à l’avantage des Hittites, dont une version du traité de paix qui suivit a été retrouvée dans les ruines d’Hattousa. Les sources hittites et égyptiennes ne concordent pas tout à fait : pour les Hittites, c’est Ramsès qui demande la paix sur le principe de réciprocité entre les deux parties ! Toujours est-il que la paix dura jusqu’à la fin de l’Empire hittite. Tudaliya IV, représenté sur les bas-reliefs du sanctuaire rupestre de Yazilikaya à deux kilomètres de Boghazköy, sanctuaire dont il est probablement le fondateur) est aussi le dernier grand roi hittite.

La brusque disparition de cet Empire demeure une énigme. Tensions internes et menaces externes régionales peuvent l’expliquer en partie, mais en ce début de XIIe siècle av. J.-C., d’énormes mouvements de populations, qu’on a rassemblés sous le terme de “Peuples de la Mer”, modifient globalement le Proche-Orient. Même l’Égypte de Ramsès III s’en tire de justesse. Les Hittites se dissolvent ensuite sous les pressions assyrienne et araméenne, mais leur culture survit dans de petites cités-états, surtout au nord de la Syrie, comme à Karkémish ou à Aïn Dara qui présente un temple de facture syrienne avec une ornementation purement néohittite. Ces cités subirent la loi guerrière des Assyriens dès le milieu du IXe siècle avant notre ère. Après la prise de Karkémish en 717 av. J.-C., les Hittites se perdent dans les brumes de l’histoire.

Points repères

Les Hittites sont mentionnés une cinquantaine de fois dans la Bible. Depuis le VIIe siècle avant notre ère jusqu’à Champollion et aux découvertes de Boghazköy, on n’en avait plus aucune autre trace. Il faut donc admettre que la Bible a une mémoire historique assez intéressante.

Considérant que les textes n’ont pu être écrits que tardivement, la critique historique moderne pense que la Bible ne fait allusion qu’à la dernière phase de l’histoire hittite, celle des cités-états. Mais en réalité, en suivant les récits bibliques, on discerne différentes étapes de cette histoire :

1) D’abord, lorsque Abraham est à leur contact, les Hittites sont en train de s’installer en Anatolie et on note quelques nomadismes jusqu’en Palestine. (Genèse 23.10)

2) À la fin de l’Exode, les Hittites constituent un Empire, contrôlant Alep et Qadesh. Leur influence se fait sentir jusqu’à Megiddo. (Exode 34.11)

3) À l’époque de David et de Salomon, les Hittites des cités post-Empire sont employés comme mercenaires dans l’armée d’Israël. (2 Samuel 11)

Ces étapes semblent mieux correspondre à la totalité du temps historique des Hittites. D’ailleurs, la tradition biblique a gardé le souvenir d’une époque où rois d’Égypte et rois hittites étaient d’une puissance équivalente. (2 Rois 7.6)

De façon directe ou indirecte, l’archéologie et l’épigraphie en “terre hittite” donnent à réfléchir sur la valeur des récits bibliques.

TOUJOURS PLUS À L’EST : LES ASSYRIENS

En descendant un peu au sud-est, sur les bords du Tigre, on arrive dans la capitale du nord de l’Iraq. Dès le Moyen âge, des visiteurs supposaient trouver ici les ruines d’antiques civilisations.

En 1842, la France envoie à Mossoul un agent consulaire. Paul-Emile Botta se fait un devoir de fouiller le Tell Quyundjik. Sans grands moyens, après trois mois de vains efforts, il se décourage, d’autant que, sur les informations de villageois, il croit important de déplacer ses recherches à seize kilomètres au nord-est, à Khorsabad. Cette fois, tablettes inscrites et murs décorés de bas-reliefs apparaissent rapidement. En octobre 1844, Botta pense avoir fait le “tour de la question” et organise une expédition des monuments et bas-reliefs qui arrive à Paris en février 1847. Le 1er mai de la même année, le Louvre inaugure le premier musée assyrien d’Europe. Peu après, sur les taureaux à tête humaine, on put déchiffrer des inscriptions qui permirent de rattacher ces bâtiments à Sargon. On venait de mettre la main sur Dur-Sharrukin, capitale éphémère de l’Assyrie. Le chantier fut repris en 1852 par Victor Place qui continua le dégagement de cet immense palais comportant environ 200 pièces.

Henry Layard, attaché au service de l’ambassade britannique, entreprit, fin 1845, des fouilles à Nimrud, à une trentaine de kilomètres au sud-est de Mossoul. Le site s’avéra être l’ancienne Kalakh de la Bible. Il y découvrit un bloc de pierre noire en forme d’obélisque, sculpté de textes et scènes d’offrandes apportées par des émissaires étrangers au roi d’Assyrie. Layard fit le relevé des dessins et des textes, et les envoya à Londres. Edward Hincks et Henry Rawlinson découvrirent, entre autres, que le personnage prosterné devant le roi était le chef d’une délégation envoyée par “Yaua, fils d’Humri”. Il ne fut pas difficile de reconnaître, dans ces transcriptions assyriennes, les noms de Jéhu, roi d’Israël, et d’Omri, qui avait fondé la dynastie à Samarie. Un lien incontestable unissait ce texte aux récits de la Bible au temps où l’Assyrie était devenue la puissance menaçante sous Salmanasar III, dans la seconde moitié du IXe siècle.

Mais c’est toujours Ninive qui obsédait les premiers fouilleurs. Layard revint rapidement sur le Tell Quyundjik. Le site fut occupé de longue date, mais ne devint capitale de l’Assyrie qu’après la mort de Sargon, lorsque vers 700 avant notre ère, son fils Sennachérib en fit une immense ville de 750 ha enfermée par douze kilomètres d’une double muraille percée de quinze portes. La magnifique porte de Nergal ouvrait sur ce qui était, alors, la plus belle ville d’Orient.

Grâce aux fouilles archéologiques des palais assyriens d’Assur, de Kalakh, de Khorsabad ou de Ninive, de nombreuses inscriptions monumentales, tablettes administratives ou chroniques royales ont été mises au jour et ont permis d’y voir plus clair dans l’histoire de ce peuple qui domina une grande partie du Proche-Orient du IXe au VIIe siècle avant notre ère. Indubitablement, ce puissant Empire devait se heurter, entre autres, aux royaumes d’Israël et de Juda. Par conséquent, assez souvent, les textes bibliques font écho aux chroniques assyriennes.

L’ASSYRIE ET LA BIBLE

La Bible a gardé précieusement le nom de plusieurs rois assyriens (2 Rois 16.7 ; 18.9 ; 18.13 ; Ésaïe 20.1 ; 36.1) par ailleurs oubliés depuis longtemps et remis en évidence par les découvertes archéologiques et épigraphiques.

Le monolithe de Kalakh nous confirme qu’Israël fut tributaire de l’Assyrie sous Salmanasar III. Mais la situation perdure pour Menahem, roi d’Israël, sous Tiglath-Piléser III (Poul:nom babylonien de Tiglath-Piléser III, 2 Rois 15.19) et à la même époque, pour Akhaz, roi de Juda (2 Rois 16.7, 8).

Le même roi assyrien qui cherchait à contrôler de mieux en mieux les territoires par lesquels ses armées étaient passées, en arriva à instituer un “homme de paille” sur le trône de Samarie (2 Rois 15.29,30). Ce qui n’empêcha pas son successeur, Salmanasar V, de mener campagne contre Israël et d’établir le siège de la capitale. On sait, par la Bible (2 Rois 17.3-6) et par les chroniques assyriennes, que ce n’est pas Salmanasar V qui s’empara de Samarie, mais Sargon II qui venait de le remplacer en cette année 721 av. J.-C. Au musée du Louvre, la salle de Khorsabad offre un texte explicite à ce propos, sous les pattes d’un “Lamassu”.

Après la chute d’Israël, c’est Juda qui est inquiété par le nouveau roi assyrien, Sennachérib. Un prisme, inscrit à son nom, raconte ses campagnes qui permettent rapidement de contrôler l’ensemble du royaume de Juda. Sennachérib installe son quartier général à Lakish.  Les bas-reliefs de Ninive illustrent particulièrement la prise de cette ville et rappellent la fâcheuse habitude assyrienne de déporter les populations vaincues, celles de Lakish comme celles de Samarie !

Et malgré les menaces, les destructions, le siège et les prises de guerre, seule Jérusalem résiste, bien que son roi Ezéchias soit “comme un oiseau en cage !” (2 Rois 18.13,14)

Points repères

Un peu moins que les Hittites, les Assyriens étaient quand même tombés dans les oubliettes de l’histoire. Il faut se rappeler que Voltaire les classait encore dans la catégorie des mythes bibliques ! Mais la quantité impressionnante de textes découverts dans les palais assyriens et de nombreux parallèles avec les récits de la Bible ont conduit beaucoup de chercheurs à penser que la plupart des textes de ce monument littéraire avaient dû être rédigés avant la fin de la domination assyrienne.

LE DÉLUGE AVANT LA BIBLE

Avant de quitter l’Assyrie, il faut rappeler un événement qui a fait grand bruit lors de sa publication en 1872. Parmi les 25000 tablettes découvertes à Ninive et envoyées à Londres, un texte attira l’attention de George Smith. Il y était fait mention “d’un navire échoué sur le mont Nisir, d’une colombe envoyée mais qui revint, n’ayant pas trouvé d’endroit où se poser”. On peut imaginer les réactions lorsque le Daily Telegraph publia la nouvelle d’un texte assyro-babylonien offrant d’étranges parallèles avec l’histoire de Noé. Smith se rendit à Ninive. Miraculeusement, il y découvrit d’autres fragments du même récit. On se rendra compte, plus tard, que ce texte, qui avait été recopié au VIIe siècle avant notre ère par les scribes de la fameuse bibliothèque d’Assurbanipal, avait des antécédents. Ceux-ci furent découverts en divers lieux de Mésopotamie, du Levant et même de Palestine. Certains, remontant au début du IIe millénaire, étaient rédigés en cunéiforme akkadien et sumérien. La Bible n’était donc ni la seule, ni la première à raconter cette histoire !

BABYLONE

Ces récits assez mystérieux, d’avant l’époque patriarcale, nous plongent dans l’univers de la Basse-Mésopotamie. Nous rejoignons l’Euphrate et, à une centaine de kilomètres de Bagdad, le site qui a sans doute le plus taquiné l’imaginaire des chercheurs.

Les Allemands, sous la direction de Robert Johan Koldewey, ont entrepris, de 1899 à 1917, ce qui peut être considéré comme les premières fouilles systématiques et scientifiques sur le site de Babylone. De ces fouilles, 649 caisses de briques émaillées ont été expédiées au Pergamon Museum de Berlin pour des reconstitutions grandeur nature. Sur le terrain, des murs en briques modernes donnent une idée de ce que fut le palais sud des rois de l’Empire néo-babylonien ; en réalité, une toute petite partie de ce qu’était la grande Babylone : 975 ha protégés par dix-huit kilomètres d’impressionnantes murailles. On peut ne pas être surpris par les déclarations orgueilleuses de Nabuchodonosor II, rapportées par les prophètes de l’Ancien Testament (Daniel 4.30). Il est le plus connu des rois babyloniens en raison de ses campagnes à répétition au pays de Juda, de la destruction de Jérusalem et du Temple de Salomon, de la déportation des populations. On dispose même d’un texte de cette époque, découvert à Babylone, qui mentionne la ration alimentaire du roi de Juda et de ses gens en exil.

DE NABUCHODONOSOR À HAMMURABI

Nabuchodonosor avait pour ambition de rétablir la splendeur et les traditions de l’Empire paléo-babylonien du fameux Hammourabi qui régna douze siècles plus tôt. Malheureusement, le choix des archéologues de dégager horizontalement la cité du VIe siècle av. J.-C. fut réalisé au détriment de ruines plus anciennes noyées dans la nappe phréatique, 40 mètres sous terre. Sur place, il ne reste qu’une trace désespérante d’une ziggurat, qui fut sans doute rebâtie ou agrandie à plusieurs reprises depuis le XVIIIe siècle avant notre ère. S’agit-il de la fameuse Tour de Babel des récits bibliques ? D’autres modèles ne manquent pas dans la région, comme la ziggurat de Borsippa, vitrifiée par un incendie, mais dont l’origine très ancienne a toujours été liée à Babylone.

SUMER

En fait, ces monuments trouvent leur origine au pays de Sumer, à la charnière des IIIe et IIe millénaires avant notre ère. La Bible ne semble pas connaître les Sumériens, la région est appelée Shinéar (Genèse 11.2). Il faut se rappeler que lorsque l’histoire d’Abraham commence, les Sumériens ne règnent plus sur la région, bien que leur culture se perpétue.

AUX ORIGINES DE LA FAMILLE D’ABRAHAM

Le rapport texte-contexte va s’éclaircir avec la découverte d’Our, la cité qui est bibliquement à l’origine de l’histoire d’Abraham. À partir de 1922 et jusqu’en 1934, Leonard Woolley y dirigea les campagnes de fouilles. Il y mit au jour des tombeaux et de nombreux objets de la Ière dynastie (milieu du IIIe millénaire). Par contre, les tombes de l’époque de la IIIe dynastie (vers la fin du IIIe millénaire) étaient vides, mais mettaient les archéologues en contact avec une période qui pouvait correspondre au début des récits bibliques. Palais et temples sumériens ont aussi produit des milliers de tablettes inscrites, dont un code de lois du roi Our- Nammou (vers 2100). Le symbole le plus remarquable de la cité, sa ziggurat, fut restaurée par le dernier roi de l’Empire néo-babylonien, Nabonide.

Points repères

Si la Bible ne mentionne pas directement le pays de Sumer, les cités les plus anciennes y sont nommées dans la Genèse au chapitre 10 : Babel, Ourouk, Akkad, des cités disparues depuis fort longtemps, au point qu’on ne peut toujours pas localiser la dernière mentionnée. Plusieurs commentateurs reconnaissent ainsi que le texte s’appuie sur de très anciennes sources.

Tout fouilleur mésopotamien est obligé de reconnaître la pertinence de la parole biblique : “Allons ! Moulons des briques et cuisons-les au four.  Les briques leur servirent de pierre et le bitume leur servit de mortier” (Genèse 11.3), qui montre une belle connaissance du terrain mésopotamien et la nécessité de l’expliquer aux lecteurs d’une région (Israël-Juda) où l’on construit sur des bases en pierre. À quelle époque cela a-t-il dû être précisé ?

UN DÉLUGE DE CRITIQUES

Le texte biblique qui vient d’être cité est extrait de l’épisode de la Tour de Babel, il s’inspire certainement des ziggurats. Ces constructions typiquement mésopotamiennes s’étalent du XXIe au VIe siècle avant notre ère. La critique historico-littéraire a une forte propension à choisir les périodes les plus récentes. Ce n’est pas une obligation !

Le récit de la Tour de Babel suit immédiatement celui du déluge, dont on a vu, là aussi, qu’il était en partie semblable aux textes mésopotamiens. Deux aspects à cette découverte :

Première remarque :

Pour rédiger cette histoire du déluge, les auteurs de la Genèse s’appuient certainement sur une longue tradition orale. N’oublions pas, en effet, que, selon la Bible, la famille d’Abraham résida longtemps au pays d’entre les fleuves, mais, avec la découverte de tablettes cunéiformes qui remontent au XVIIIe siècle av. J.-C., on doit admettre que le texte biblique n’est pas le premier écrit sur ce sujet. Ainsi, en reconnaissant une filiation assez évidente, il n’est pas interdit de penser que les auteurs hébreux se sont appuyés sur les anciens écrits babyloniens, tout en gardant un point de vue très particulier qui fait toute l’originalité des textes bibliques.

Deuxième remarque :

Contrairement à ce que la critique historique et littéraire de la fin du XIXe siècle envisageait, on n’est pas obligé d’admettre une écriture tardive des premiers chapitres de la Genèse car, bien que très structurés et assez sophistiqués, ils ont des racines très anciennes. De même, si les codes de lois de la Bible peuvent paraître très aboutis et, par déduction habituelle, très tardifs, d’anciens codes sumériens, et surtout le célèbre Code paléo-babylonien d’Hammourabi, sans être équivalents, sont aussi très pertinents malgré leur incontestable ancienneté. Il n’est pas nécessaire de fixer la rédaction des codes bibliques de douze à quinze siècles plus tard !

INTERMÈDE SUR LA ROUTE VERS LA “TERRE PROMISE”

La famille de Térach a donc quitté cette région de Basse- Mésopotamie pour Harran, le long du Tigre et de l’Euphrate. Bien que nous n’en n’ayons pas de mention dans la Bible, il vaut la peine de s’arrêter sur le site de Mari. André Parrot y mena vingt et une campagnes de fouilles de 1933 à 1974. Elles se poursuivent depuis, sous la direction de Jean-Claude Margueron. Sans entrer dans les détails, l’histoire de Mari remonte au début du IIIe millénaire. La dernière phase d’occupation commence au début du IIe millénaire avant notre ère à l’initiative de semi-nomades amorites. Grâce au contrôle du commerce sur l’Euphrate, cette dynastie devint riche et puissante. Un système défensif, plusieurs temples, un palais exceptionnel de deux cent soixante pièces ont été retrouvés par les archéologues. L’un des points forts de ces fouilles fut la découverte des archives (environ 20000 tablettes). Elles donnent des informations intéressantes sur le monde semi-nomade de l’époque, monde auquel a pu appartenir Abraham.

Points repères

L’histoire de Mari démontre qu’un groupe amorite, parmi ces nomades, a pu prendre le pouvoir et être capable, très rapidement, d’organiser la cité, le commerce et le palais avec des archives conséquentes. Tout un développement injustement refusé à d’autres semi-nomades que furent sans doute les Hébreux !

HARRAN

Sur le chemin biblique d’Abraham, le site d’Harran a également été retrouvé. En dehors d’une tradition liée à un puits et aux patriarches Isaac et Jacob, on a retrouvé près du village, dans les ruines d’une mosquée, des morceaux de stèles du dernier roi néo-babylonien Nabonide. Grâce à ces textes, on peut comprendre qu’à cette époque, il a délégué le pouvoir à son fils Belshassar qui règne à Babylone. La Bible s’en souvient, bien que Belshassar ne figure pas sur les listes royales officielles ! (Daniel 5)

AU BOUT DU VOYAGE

La dernière étape de notre périple nous amène évidemment dans ce pays qui a donné naissance à la Bible. C’est ici que le débat entre texte et contexte est le plus rude : s’en étonnera-t-on ? Loin de l’archéologie monumentale d’Égypte ou même de Mésopotamie, les fouilles archéologiques relatives aux anciens royaumes d’Israël et de Juda sont également très loin de produire une abondante documentation épigraphique ancienne (stèles, tablettes ou ostraca, papyrus ou parchemins). Dans ces conditions, établir une datation absolue relève presque du miracle. Paradoxalement, ces difficultés liées à l’archéologie palestinienne vont amener les pionniers à prêter beaucoup plus d’attentions aux détails ce qui va donner naissance à une archéologie plus scientifique. C’est Flinders Petrie qui eût l’idée, à Tell el Hésy, entre 1890 et 1896, de sectionner le tell verticalement et de noter ensuite ce que contenaient les différents niveaux. Il remarqua que chacun d’eux était caractérisé par une céramique particulière, et put établir une échelle chronologique qui, après la Première Guerre mondiale, fut affinée par William F. Albright. Petit à petit, elle s’avéra valable pour les autres sites de Palestine. Malheureusement, fouiller c’est toujours détruire, et dans les temps héroïques, beaucoup d’informations ont été perdues. Les choses ne sont donc pas toujours simples, nous allons le voir !

L’ARCHÉOLOGIE EN “TERRE SAINTE”

Tout avait pourtant bien commencé ! Dès le XIXe siècle, des relevés géographiques avaient permis de repérer de nombreux sites bibliques dont les noms avaient perduré. En 1975, Yohanan Aharoni estimait que sur les 475 noms de lieux mentionnés dans la Bible, 262 avaient été identifiés avec une assez grande certitude. Puis les premières fouilles avaient été encourageantes. Mais il faut reconnaître que, très souvent, on expliquait les découvertes exclusivement en fonction de présupposés bibliques.

HAZOR

Au XXe siècle, la plupart des chantiers sont traités selon la méthode stratigraphique. C’est le cas à Tell el-Qedah, où Ygaël Yadin, de 1955 à 1959 et en 1968-1969, puis Amnon Ben-Tor à partir de 1990 démontrent que la ville de Hazor se trouvait ici. Cette cité est mentionnée dans les archives égyptiennes du XIXe et du XIVe siècle avant notre ère et dans les archives mésopotamiennes de Mari au XVIIIe siècle avant notre ère. Hazor était donc une ville très importante dès l’époque cananéenne, combinant ville basse et acropole, le tout d’une superficie de 100 ha, où vingt-deux strates ont été repérées couvrant environ vingt-cinq siècles. À l’époque israélite, tout en gardant sa position stratégique, seule la ville haute est occupée. C’est dans cette cité que Ygaël Yadin découvre un système de défense de murs à casemates ainsi qu’une porte de belle allure, en pierre taillée. Selon la stratigraphie et la céramique, d’une manière convaincante, Yadin attribue ces constructions à la seconde moitié du Xe siècle av. J.-C., c’est-à-dire à l’époque de Salomon.

GEZER

Enthousiasmé par cette découverte, Yadin reprit les rapports des fouilles de Macalister qui, à Gezer, avait repéré quelques vestiges secondaires qu’il avait, lui aussi, datés de la période salomonienne. Yadin repéra une partie de porte et des remparts semblables à ceux découverts à Hazor. De nouvelles fouilles dirigées par Ernest Wright puis par William Dever, à partir de 1964, permirent de reconstituer le plan au sol de la porte en quadruple tenaille. Les similitudes étaient telles avec la porte de Hazor qu’on pouvait penser que le même architecte avait bâti les deux portes.

MEGIDDO

Ygaël Yadin poursuivit son enquête sur le Tell el-Mutesellim. C’est ici que les choses se compliquent, car depuis que le site a été repéré comme le siège de la ville de Megiddo mentionnée une douzaine de fois dans l’Ancien Testament, les équipes archéologiques se sont succédées depuis 1903 jusqu’à ce jour. Les travaux de la première mission dirigée par l’Allemand Schumacher rendirent confus les liens stratigraphiques avec d’autres secteurs de fouilles. À partir de 1925, l’université de Chicago reprit les fouilles avec une stratégie consistant à enlever couche après couche sur la totalité du site, ne laissant ainsi aucune chance aux successeurs pour vérifier la stratigraphie proposée. Ce n’est qu’en 1936 que le dernier directeur américain s’aperçut des erreurs commises et se concentra sur un secteur restreint pour repérer les différents niveaux jusqu’au sol vierge. Les Israéliens reprirent la main. Et c’est en 1960 qu’intervint Ygaël Yadin. Il découvrit un palais à flanc de colline, avec sur chaque côté un rempart à casemates, qu’il relia à une porte déjà mise au jour qui s’apparentait en style et en dimensions à celles de Hazor et de Gezer.

QUAND L’ARCHÉOLOGIE REJOINT LA CRITIQUE

Récemment, c’est toute la période salomonienne de Megiddo qui a été remise en question, au point de donner lieu à de nouvelles hypothèses sur l’histoire d’Israël et sur la rédaction des textes bibliques. David et Salomon n’auraient jamais dirigé un royaume unique et n’auraient jamais eu ni administration ni armée suffisamment puissante et organisée pour bâtir des citadelles fortifiées sur l’ensemble du territoire. C’est à postériori, au VIIe siècle av. J.-C., que les rédacteurs auraient inventé ces histoires en forme d’âge d’Or, en vue de rassembler les peuples du Nord et du Sud sous la conduite d’un seul roi et d’un seul Dieu. Les biblistes et les archéologues qui présentent ce “montage” ne sont évidemment pas sans arguments, mais ils n’ont pas remporté l’adhésion générale de leurs collègues.

Points repères

Un nombre de couches trop important couvrant la période royale dans plusieurs sites, dont celui de Hazor, ne permet pas d’évacuer une strate salomonienne. De fait, la nouvelle chronologie proposée notamment par Israël Finkelstein est rejetée par les fouilleurs de Hazor, Tel Rehov, Gezer, Bet Shemesh et Ascalon. Même l’un des responsables de fouilles de Megiddo y est opposé.

De l’examen minutieux des poteries réalisé par Wright, on peut déduire une occupation salomonienne de Megiddo.

Un morceau d’une stèle triomphale du pharaon Shishaq a été découvert dans une couche postérieure à celle de la porte et des remparts à casemates qui peuvent donc être datés de l’époque salomonienne. 

Est-il encore permis de citer la Bible ? Je crois que oui !

La mention, maintes fois répétée, de la Gezer cananéenne vaincue par le pharaon et offerte à Salomon, ne peut pas être imaginaire et doit au contraire relever d’anciennes traditions (1 Rois 3.1 ; 9.16, 24 ; 2 Chroniques 8.11 etc…) De même, si le texte biblique qui précise que Salomon fit bâtir la muraille de Jérusalem, de Hazor, de Megiddo et de Gezer (1 Rois 9.15-17) était fantaisite, n’ayant pour but que de signifier une hypothétique grandeur de son royaume, il aurait été plus simple d’employer l’expression habituelle “de Dan à Beer Sheva”.

JÉRUSALEM

La ville de Jérusalem, nommée dans le même texte, donne du “grain à moudre” à ce débat. La cité traverse tous les siècles. On en a des preuves archéologiques à l’époque romaine, lorsque Hérode en fit une ville magnifique, au temps des Maccabées, à l’époque des rois de Juda et jusqu’au XIXe siècle avant notre ère. Une seule période y est très mal documentée, justement celle du royaume unifié au Xe siècle av. J.-C.

Selon les évidences archéologiques, il semble que la capitale de Juda prenne une certaine envergure sous le règne d’Ézéchias, à la charnière des VIIIe et VIIe siècles av. J.-C. En effet, face à la menace assyrienne, Ézéchias se trouve dans l’obligation de construire rapidement de nouveaux remparts enserrant la ville basse. Mais on est en droit de penser que des maisons particulières y étaient implantées depuis longtemps et qu’il s’agissait maintenant de les protéger. De même, il faut assurer les réserves en eau. Pour cela, l’accès à la source de Siloé est protégé et l’eau acheminée à l’intérieur des remparts par un tunnel de 540 m de long, creusé à quarante-cinq mètres de profondeur. L’ouvrage est unanimement attribué à Ézéchias, un texte de l’époque célébrant la fin des travaux ayant été découvert en 1880. On y remarque une très belle écriture hébraïque de la fin du VIIIe siècle avant notre ère. Tout cela est conforme au texte biblique ! (2 Rois 20.20 ; 2 Chroniques 32.5,30 et Ésaïe 22.8b-11.)

Au sud-est de la vieille ville, dans un chantier qui a été dénommé “Cité de David”, les arguments ne manquent pas sur la fin de la période des Rois avec des constructions des VIIe et VIe siècles avant notre ère, certaines contenant des sceaux portant des noms connus de la Bible. La destruction de la ville par les armées de Nabuchodonosor en 586 av. J.C. a également été repérée. Dans le même secteur, un ancien mur d’époque cananéenne a été mis au jour. Mais, selon certains archéologues, aucune ruine, aucun texte ne seraient en relation avec la période du royaume unifié sous David et Salomon. Pourtant, on a découvert une structure en escalier dont la datation est débattue, mais, par le fait qu’elle prend appui sous les constructions des rois de Juda et qu’elle comporte des tessons de poterie, plusieurs avis autorisés proposent le Xe siècle avant notre ère. Pour Amihai Mazar et d’autres, il s’agit de contreforts destinés à soutenir une construction importante qui devait se trouver en haut de la colline… Peut-être la forteresse du roi David ! Un nouveau chantier s’y est ouvert en 2005. Eilat Mazar pense pouvoir étayer cette hypothèse, mais aucune publication scientifique n’ayant encore vu le jour sur ce sujet, il faut attendre !

Points Repères

L’absence de “preuve” n’est pas un argument anti-historique ! Par exemple, à Jérusalem, on n’a aucune preuve archéologique confirmant l’existence d’Abdi-Khiba, le prince cananéen de Jébus (Jérusalem). Son authenticité n’est pourtant pas mise en doute puisqu’il est l’auteur de lettres adressées au pharaon et conservées dans la collection de Tell el Amarna.

L’histoire tourmentée de Jérusalem avec de multiples destructions, reconstructions, remblais, surtout les grands travaux hérodiens rendent inaccessibles les informations archéologiques situées sous l’esplanade du Temple.

DAVID

Malgré tout cela, depuis 1993-1994, on peut dire que la “famille de David” a été retrouvée.

Assez loin de Jérusalem, près des sources du Jourdain, à Dan, la ville habituellement donnée comme limite nord de l’ancien royaume unifié, Abraham Biran, le fouilleur du site, découvrit des fragments d’une stèle qui avait été “plantée” devant la porte principale de la ville par un roi araméen de Damas pour célébrer sa victoire sur les armées du royaume du nord, Israël, auxquelles était venu prêter main forte le roi de Juda.

Les fouilles de Dan ont permis de constater une destruction violente due aux campagnes araméennes du milieu du IXe siècle av. J.-C., ce qui correspond bien aux informations bibliques (1 Rois 15.20). Le roi de Damas se targue d’avoir “tué Yoram, le fils d’Akhab, roi d’Israël, et j’ai tué Akhazias, fils de Yoram”. Emile Puech, directeur de recherche au CNRS, commente cette découverte : “Nul doute que l’exégèse du livre des Rois y gagnera en clarté, ne serait-ce qu’en apportant une confirmation inattendue des noms propres ; celle-ci prouve la précision du récit historique que certains modernes voudraient mettre en cause.” Cette stèle nous éclaire encore sur un point : pour indiquer qu’Akhazias et Yoram ont régné sur le royaume de Juda, la stèle araméenne utilise une formule habituelle dans la Bible : “de la maison de David” ! Il en est ainsi du langage diplomatique de l’époque au Proche-Orient pour désigner le fondateur d’une dynastie.

Cette même expression “maison de David” a été détectée par André Lemaire, à la fin de la ligne 31 de la stèle de Mesha, roi de Moab, avec en plus la mention de “Yahvé (YHWH), le Dieu de Jérusalem”.

Certainement, il serait utile de s’éloigner d’une lecture traditionnelle, idéalisée, souvent déformée par la foi. Car, une chose est aujourd’hui très claire, si on peut admettre un royaume uni sous David et Salomon, l’archéologie a démontré qu’à cette époque, les villes étaient moins grandes avec moins d’habitants qu’à la période précédente. Les constructions n’avaient rien à voir avec les grands palais assyriens, et l’ensemble du pays, surtout Juda, était très peu peuplé. Sans doute les auteurs de la Bible font-ils aussi preuve de foi lorsqu’ils donnent à l’Empire de Salomon des dimensions “divines” : “du fleuve d’Égypte à l’Euphrate”. En réalité, en y prêtant attention, on constate que les textes sont beaucoup plus modestes : l’Empire de Salomon ne dépassait pas Beer-Shéva au sud et Dan au nord (1 Rois 5.5), même s’il est possible d’admettre des relations commerciales plus étendues.

STÈLE D’ISRAËL

Il est aujourd’hui archéologiquement admis que les premiers Hébreux se sont installés dans les montagnes du centre de Canaan, ce qui, en effet, transparaît de la Bible à propos des premiers campements de Josué et des événements rapportés dans les premiers chapitres du livre des Juges. Si l’époque et les circonstances de cette installation sont toujours en débat, on peut s’appuyer sur une stèle retrouvée à Karnak. Elle rapporte une campagne victorieuse du pharaon Merenptah en Canaan, vers 1210 avant notre ère. On peut y lire : “Canaan est dépouillé de toute sa malfaisance ; Asquelôn est déporté ; on s’est emparé de Gezer ; Yanoam est comme si elle n’était plus ; Israël est anéanti et n’a plus de semence.” C’est la première apparition du nom Israël, et contrairement aux autres noms désignés avec le déterminatif de forteresse, Israël est désigné comme un peuple plus ou moins sédentarisé localisé dans les monts du centre du pays, ceci à la fin du XIIIe siècle avant notre ère… mais depuis combien de temps ?

LAKISH, LA FIN DE JUDA

L’énorme quantité de sites et d’époques archéologiques nous impose un choix. Des débuts de l’implantation des Hébreux, nous faisons un bond jusqu’au terme de la période royale de Juda avec le Tell ed-Duweir, où fut retrouvée la ville antique de Lakish. La cité fut prise d’assaut par Sennachérib, l’Assyrien qui en fit son quartier général, menaçant, de là, Ezéchias dans Jérusalem. Les ruines du niveau 3 de Lakish témoignent de sa destruction en 701.

Un peu plus d’un siècle plus tard, Lakish subit la même punition infligée cette fois par les Chaldéens de Nabuchodonosor. La cité du niveau 2 a été réduite en cendres.

Fait assez rare en Palestine, les fouilles de Lakish ont livré de nombreuses inscriptions de l’époque royale : plusieurs centaines d’estampilles royales, plusieurs dizaines de sceaux et de bulles privés, une vingtaine de poids marqués d’inscriptions, quelques autres sur des jarres, une inscription alphabétique gravée sur une marche d’escalier, et une vingtaine d’ostraca. Ces derniers, des inscriptions à l’encre sur des morceaux de poterie, ont été principalement retrouvés dans une pièce du système de défense de la porte de la ville du niveau 2. Plusieurs inscriptions, invoquant souvent Yahvé (YHWH), sont des appels désespérés du responsable de la place forte pour obtenir du ravitaillement, des informations précises ou de l’aide face à l’avancée des Babyloniens. Troublante ambiance de la fin du royaume de Juda !

PAUVRE EN TEXTES ?

Mais Lakish fait exception. D’une manière générale on ne dispose que de très peu de textes, pas de stèle, pas de grandes statues (ce qui n’est pas étonnant quand on pense aux commandements bibliques). Des ostraca ont été découverts à Arad, au sud. D’autres à Samarie, capitale du royaume du Nord. Ils donnent quelques indications sur les productions agricoles et sur le commerce. Des noms propres indiquent peut-être une contagion polythéiste plus importante au nord qu’au sud (les noms théophores sont souvent composés avec Ba’al au nord, et avec Yahwé au sud), ce qui correspond également à l’analyse biblique.

En tout cas, jusqu’à présent les fouilleurs, en Israël et en Palestine, n’ont pas découvert d’archives comparables à celles de Ninive, Babylone, Hattousa, Mari, Ebla ou Ugarit. Les textes d’Ugarit (XIVe siècle av. J.-C.) sont de style et de structure assez semblables à ceux de la Bible, mais, dans tous les cas, ils manifestent le polythéisme ambiant : les Ba’al et Astarté cananéens, dénoncés par les prophètes de la littérature hébraïque au profit du Dieu unique.

CONCLUSION

La pauvreté en textes, tablettes, stèles, statues… est peut-être la conséquence de la richesse exceptionnelle du Texte, dont la découverte de Qumran veut rappeler la pérennité et la fiabilité.

Le génie de la Bible, de ses ou de Son auteur, c’est le monothéisme.

C’est aussi un déroulement linéaire de l’histoire.

C’est surtout l’exposé des relations du peuple et de son dieu dans cette histoire.

Certes, la Bible présente une histoire réinterprétée théologiquement. Mais peut-on réellement envisager une histoire d’Israël sans la Bible ?

Quant aux débats archéologiques, il est important de ne pas se laisser ballotter par tel ou tel article mentionnant telle ou telle découverte sensationnelle apportant la preuve extraordinaire de la vérité du message de la Bible ou, au contraire, la preuve définitive que tout a été inventé. Le débat doit toujours être replacé dans un ensemble d’informations venant de tout l’horizon biblique.

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